Réalisé par
Bernard Pottier sj et Yann Le Lay
(tiré de la revue ECHOS, 2010-1)

L'Institut d'Études Théologiques
Dossier historique

 

La fondation de l’IÉT

La crise qui suivit le concile Vatican II (1962-1965) toucha de plein fouet l’Église et les différentes provinces de la Compagnie de Jésus, en particulier ses maisons de formation et d’études, entre autres les philosophats et théologats situés à Eegenhoven, près de Leuven. En 1968, au terme d’une réflexion lucide, les supérieurs jésuites faisaient un constat sévère sur la formation théologique de l’époque.

Albert ChapelleDans beaucoup d’universités, la théologie était devenue, suite à un perfectionnement des outils intellectuels, quasi une science au sens profane. La spiritualité et la lecture de la Parole de Dieu étaient souvent mises à la seconde place, derrière un savoir qui avait tendance à devenir connaissance de faits et non rencontre d’une Personne. De plus, dans le monde du XXe siècle, la théologie s’est trouvée confrontée à l’apparition de nouvelles «sciences humaines»: sociologie,  linguistique, psychologie, faisant suite à la philologie et à l’histoire. De nouveaux systèmes de pensée surgissent: hégélianisme, marxisme, positivisme logique, structuralisme…, présentant dans un langage actuel leur propre conception de Dieu, de l’homme et du monde. La théologie sous sa forme classique était réduite à n’être plus qu’une voie parmi d’autres d’interprétation du monde. Dès lors, elle perdait son caractère de manifestation de l’interpellation lancée par Dieu à l’homme.

Ce constat obligeait la Compagnie à faire évoluer la formation théologique de ses futurs prêtres, notamment en Belgique francophone. Il fut donc demandé à une équipe de professeurs de fonder un institut de théologie qui réponde à ces défis, dans un esprit conforme aux grandes intuitions du concile Vatican II, et qui forme des prêtres capables de dire aux hommes de ce temps l’appel de Dieu comme une réalité vivante.

Cette intuition pour la formation des prêtres s’est immédiatement étendue à la formation du peuple de Dieu, dont la dimension sacerdotale avait été remise en avant au concile Vatican II. Cette ouverture aux laïcs et notamment aux femmes, fut une petite révolution qui ne se fit pas sans difficultés.

Le P. Albert Chapelle (1929-2003) prit la tête de cette équipe de pionniers. L’intuition fondatrice de l’IÉT se base sur la phrase «L’Écriture est l’âme de la théologie», tirée d’un texte du concile Vatican II, le décret Optatam Totius, sur la formation des clercs (n°16). De là découle une orientation particulière sur l’organisation des disciplines théologiques et sur l’engagement théologique et spirituel des étudiants.

Pédagogie et système d’enseignement

L’IÉT propose actuellement un cycle de deux ans de philosophie, un cycle de trois ans pour obtenir le baccalauréat en théologie, un cycle de deux ans pour obtenir la maîtrise en théologie. Il est également possible de présenter à l’IÉT un doctorat en théologie. Tous nos diplômes sont canoniques, c’est-à dire reconnus par Rome.

Pour la mise en œuvre de la formation à l’IÉT, son conseil académique a, dès les premiers temps, mis en place un fonctionnement particulier, qui s’articule sur les deux éléments principaux que sont les séminaires et la direction collégiale des études.

1. Selon les statuts de l’IÉT, les séminaires sont «des ensembles de leçons, d’exposés, de travaux et d’échanges dirigés par un professeur en collaboration interdisciplinaire avec deux autres professeurs coresponsables». Cette coresponsabilité s’étend des professeurs aux étudiants, qui ont tous le devoir de faire «avancer» le travail théologique, sur le principe de la parole et de l’écoute, quelle que soit l’ampleur de leurs compétences actuelles. Ainsi les séances générales (45 minutes) permettent aux étudiants de présenter un sujet qu’ils ont préparé avec un professeur. S’ensuit un débat (45 minutes) dans lequel chacun est invité à formuler ses questions, à partager son point de vue, à participer à l’élaboration des réponses. Chaque débat donne lieu à un compte rendu (appelé protocole) également pris en charge par un étudiant. Tous ces travaux sont ensuite versés dans un dossier qui se constitue au fur et à mesure, afin de garder traces de la démarche commune. Trois ans plus tard, lorsque se représentera le même séminaire, chacun pourra consulter ces dossiers et sera invité non seulement à s’assimiler la même matière, mais aussi à faire progresser la recherche par ses interventions personnelles. Enfin tous, professeurs et étudiants, se retrouvent en sous-groupes restreints afin de préparer ensemble les séances communes. C’est alors le lieu du dialogue et de la confrontation libre des intuitions de chacun.

À côté de cela, les professeurs de l’IÉT dispensent également un certain nombre de «cours magistraux», mais le principe pédagogique de fonctionnement de l’Institut repose fondamentalement sur le système des séminaires, dans lequel chacun contribue à l’élaboration d’une réflexion commune, et non sur les cours où l’on ne fait qu’écouter, un peu passivement parfois, une seule personne.

Chaque semestre, quatre ou cinq séminaires sont offerts aux étudiants. L’Institut s’organise autour d’un cycle de six semestres (ou trois ans). Ce qui fait un ensemble de 25 à 30 séminaires différents qui sont repris régulièrement. Environ la moitié de ces séminaires concerne l’Écriture Sainte (par exemple les Évangiles, les Actes des Apôtres, les lettres de saint Paul), un quart concerne la tradition (les Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola, les grands conciles trinitaires et christologiques, les sacrements, etc.), un dernier quart affronte la rencontre de la théologie avec l’actualité : la laïcité, la psychologie, la paix dans le monde, les autres religions, etc.

Cours - auditoire

Pour visualiser davantage le fonctionnement d’un séminaire, prenons un exemple. Le semestre passé, sur 14 semaines. Trois professeurs et 24 étudiants ont lu les 28 chapitres passionnants des Actes des Apôtres. Lorsque nous abordons un texte de l’Écriture Sainte, nous prenons toujours le livre tout entier. Le travail est distribué dès le début : chaque étudiant reçoit tel passage à commenter devant tous ses compagnons et les trois professeurs, en séance générale, tandis qu’en alternance avec ces séances générales, se réunissent trois sous-groupes avec un professeur et huit étudiants. Cette méthode très interactive, malgré la perplexité des débutants qui cherchent un peu leurs marques, permet rapidement à chacun de s’investir personnellement dans le travail et de se laisser gagner par un enthousiasme pour cette lecture en Église de la Parole de Dieu.

2. L’IÉT a toujours accordé beaucoup d’importance à la liberté du théologien dans sa formation. Ainsi, depuis la fondation, les étudiants choisissent librement les cours, séminaires et exercices qui correspondent le mieux à leur cheminement spirituel et intellectuel. De plus, pour aider au discernement que cela appelle, chaque étudiant se voit attribuer un directeur d’études, qu’on pourrait qualifier de «conseiller théologique». Étant lui ou elle-même professeur à l’IÉT, le directeur d’études guidera la quête de l’étudiant dans tous les tours et détours du cursus. Cette direction d’études a en outre pour spécificité d’être «collégiale». En effet, toutes les semaines, les «directeurs d’études» (assez traditionnellement au nombre de 16) se réunissent par groupes de quatre avec le président, afin d’examiner ensemble le dossier de chacun des étudiants dont ils ont la charge, pour les guider sur leur chemin propre. Cette collégialité du corps enseignant se manifeste également dans les examens d’ensemble qui jalonnent le parcours de chacun. Ces examens (un dans le cycle de philosophie, quatre dans le cycle du baccalauréat en théologie, deux pour la maîtrise en théologie) sont présentés devant un jury de professeurs qui jugeront ensemble de l’avancement de l’étudiant et de son assimilation personnelle de la philosophie ou de la théologie.

L’équipe des professeurs

Comme dit précédemment, 16 professeurs environ sont associés à la direction collégiale des études. Il y a environ 14 autres professeurs qui participent à l’enseignement. Une faculté de théologie, selon les normes romaines, doit compter une douzaine de docteurs en théologie. Nous pouvons dire modestement que notre corps professoral dépasse largement cette proportion.

Les professeurs qui ne sont pas jésuites sont soit des laïcs, soit des prêtres diocésains, en particulier de la Communauté de l’Emmanuel, ou encore des religieux et religieuses, salésien, prémontré de Leffe, etc.

Afin de préparer ensemble chacun des deux semestres de l’année, nous organisons des petits séminaires résidentiels de professeurs où nous réfléchissons ensemble aux programmes de chaque cours et chaque séminaire : ainsi nous passons quatre jours à la Diglette près de Saint-Hubert au début du mois de septembre, et deux jours à Rhode-Saint-Genèse vers la fin du mois de janvier. Ces travaux sont également suivis par le conseil étudiant qui se compose de cinq personnes élues par leurs pairs. Ces six journées annuelles donnent lieu à des débats extrêmement intéressants et enrichissants pour tous ; elles mettent parfois en évidence quelques divergences de vues, qui ont le mérite d’être exprimées et articulées au profit de tous. Nous pensons que très peu de facultés ou d’organes d’enseignement utilisent cette méthode, onéreuse en temps peut-être, mais où l’on peut également joindre l’utile et l’agréable… De fortes amitiés se nouent ainsi entre nous. Les deux lieux cités plus haut sont des endroits où nous sommes toujours merveilleusement accueillis. Un grand merci, par la même occasion.

La provenance des étudiants

On s’étonne parfois du grand nombre d’étudiants français à l’IÉT : plus de la moitié depuis des années. Ce phénomène n’est pas unique en Belgique par rapport à la France ! Dans notre cas, un peu d’histoire fait comprendre aisément la situation. Lorsque Jean-Marie Lustiger était encore curé de la paroisse de Sainte-Jeanne-de-Chantal à Paris, il s’est lié d’amitié avec l’un ou l’autre jésuite belge et a participé avec quelques paroissiens à des sessions d’été organisées par l’IÉT. Le P. Albert Chapelle s’est dès lors trouvé assez proche de celui qui deviendrait archevêque de Paris et cardinal. Ce dernier fit confiance aux programmes et à la pédagogie de l’IÉT, et assez rapidement y envoya très régulièrement un certain nombre de ses séminaristes. Avec le temps, d’autres évêques français ont suivi le mouvement. Plus d’une quinzaine de diocèses français nous ont envoyé récemment une partie de leurs séminaristes. Ces étudiants sont souvent très actifs parmi leurs compagnons. N’oublions pas que la qualité d’un Institut n’est pas due uniquement à la compétence de ses enseignants, mais également à la qualité et à l’investissement personnel de ses étudiants.

Cours du soir « grand public » et colloques

Depuis quelques années déjà, l’Institut organise tous les jeudis soir un grand cours public qui rassemble beaucoup d’étudiants libres. L’année passée, il s’agissait d’un dialogue entre le père Jean Radermakers, s.j. et le rabbin David Meyer, ami de l’Institut depuis plus de dix ans, qui réunit plus de douze fois, pendant une heure et demie, un public d’environ trois cents personnes. Ensuite, c’est le père Bernard Pottier, s.j. et Mme Dominique Struyf, psychiatre, qui ont échangé sur le thème « Psychologie et spiritualité » ; deux cent cinquante inscrits ont été fidèles aux rendez-vous hebdomadaires. Au premier semestre de l'année 2009-2010, le père Jean-Marie Hennaux, s.j. a donné un cours sur la Vierge Marie qui a rassemblé environ cent cinquante personnes pendant tout un semestre. Tandis que Véronique Fabre vennait tout juste de commencer un cours sur «Les Psaumes des montées», avec un succès qui se confirme.

SchonbornChaque année, au début du second semestre, une sorte de colloque est organisé. En 2009, ce fut le grand colloque «Albert Chapelle, un théologien», tenu à Bruxelles et Paris du 10 au13 février 2009, avec la participation du cardinal Christof Schönborn, archevêque de Vienne, du cardinal André Vingt-Trois, archevêque de Paris et de Mgr Pierre d’Ornellas, archevêque de Rennes. Une dizaine d’autres conférenciers, sollicités parmi les professeurs de Bruxelles et de Paris, se sont également exprimés. Les éditions Lessius ont publié les Actes de ce colloque.

En février 2010, les étudiants eux-mêmes avaient organisé un séminaire de «Questions disputées » sur le thème : «Regards sur la paternité». Tout fut pris en charge par les étudiants eux-mêmes, de manière magistrale. La qualité des conférences et des débats étaient remarquables.

En 2011, La session pastorale de l’IÉT a eu pour thème «internet dans la vie chrétienne». Des témoins, acteurs pastoraux et penseurs, réfléchissant sur la communication, le langage et la vie spirituelle, nous ont aidés à opérer le discernement nécessaire devant la révolution numérique.

Et en février 2012, un colloque sur : "L'Orthodoxie entre passé et avenir" fut organisé par l’IÉT et le Diocèse de Bruxelles et Belgique de l’Eglise Orthodoxe Russe (Patriarcat de Moscou). A l’occasion du 150ème anniversaire.

Revues et collections

En lien avec le travail des professeurs et des étudiants, s’est créé autour de l’IÉT tout un milieu intellectuel qui trouve un mode d’expression dans les différentes revues et collections de livres que nous présentons maintenant, bien que celles-ci aient leur vie propre et leur indépendance.

Rencontrant les défis d’aujourd’hui, les éditions Lessius veulent contribuer à l’inculturation de l’Évangile, à la promotion de la justice et au dialogue interreligieux. En s’inscrivant ainsi dans les orientations récentes de la Compagnie de Jésus, le projet éditorial Lessius entend rester aussi hospitalier que possible. Il s’agit, en développant un réseau d’auteurs et de lecteurs d’horizons divers, de donner à l’humanisme et à la passion de Dieu leur visage contemporain, dans le meilleur de la tradition catholique — celle qui a tout homme en vis-à-vis.

Cinq collections centrées sur l’Écriture Sainte, les vocations dans l’Église, les figures d’Évangile, la rationalité philosophique et théologique et le dialogue interreligieux, donnent à ce projet ses voies d’exploration. Lessius assume également le patrimoine de trois entités éditoriales autrefois indépendantes : l’association Culture et Vérité, la collection «Vie consacrée » et les éditions de l’Institut d’études théologiques.  www.editionsjesuites.com

Vies ConsacréesRépandue dans quatre vingts pays, la revue Vies consacrées s’attache, quatre fois l’an et pour un prix modeste, à revisiter les domaines canonique, dogmatique, spirituel, sous la forme d’une théologie pratique, à l’usage des milieux qui embrassent l’état de vie consacrée : formes personnelles ou instituées admises dans l’Église catholique, vocations au ministère presbytéral, engagements que connaissent les autres Églises ou Communautés chrétiennes, et tous ces vœux qui appartiennent au secret des cœurs.   www.vies-consacrees.be

NRTLa Nouvelle Revue Théologique (NRT) a désormais 140 ans d’existence, mais n’en demeure pas moins toujours jeune. Elle se veut depuis toujours un service d’Église. Elle s’efforce d’allier la justesse doctrinale et l’ouverture aux problématiques du monde d’aujourd’hui. Elle donne une priorité à l’Écriture, même si la majeure partie de ses articles porte sur la dogmatique et la patristique, la pastorale, la spiritualité et la philosophie. Exigeante, elle se veut néanmoins abordable aux prêtres et aux laïcs avertis auxquels elle s’adresse. Sa section bibliographique qui recense dans chaque numéro quelque cent ouvrages publiés en diverses langues est fortement appréciée de ses lecteurs. Avec ses quelque deux mille cinq cents abonnés et sa diffusion dans plus de cent pays, elle fait bonne figure dans le monde théologique francophone. www.nrt.be

 

Bernard Pottier sj