par Olivier Bonnewijn
Notre-Dame de la Providence, Bruxelles (Belgique),
le 5 septembre 2009

Une aventure théologique

Introduction

Ce soir, il m’a été demandé de vous introduire à ce qui se vit au sein de l’Institut d’Etudes Théologiques (IÉT) de Bruxelles. De nombreux frères et sœurs de la Communauté de l’Emmanuel sont formés, l’ont été et, si Dieu le veut, le seront à l’avenir. Dans un premier temps, j’avais pensé vous présenter simplement le programme de l’IÉT, sa pédagogie et ses statuts. Mais bien vite, un autre projet – qui n’est pas sans intérêt pour notre travail commun à l’IUPG – s’est imposé à moi. Prenant un peu de recul par rapport aux realia immédiates, je vous propose d’entrer dans l’intuition profonde qui anime la formation délivrée par cette faculté jésuite. Or cette intuition est le fruit d’une grande aventure au cœur des interrogations du vingtième siècle. Nous procèderons en trois étapes.

    1°  La théologie du XIXème siècle et ses remises en question
    2°  Albert Chapelle, un jésuite au cœur du vingtième siècle
    3°  Comment organiser théologiquement la théologie ?

Notre recherche se base pour l’essentiel sur une série de textes du fondateur de l’IÉT, le père Albert Chapelle, rassemblés après sa mort dans un ouvrage intitulé Au creux du rocher. (1)

1. La théologie du XIXème siècle et ses remises en question

Au XVIème siècle, Luther revendiqua une grande liberté spirituelle dans la lecture de l’Ecriture Sainte (sola scriptura). Pour faire face aux dérives subjectivistes d’une telle sollicitation, la théologie catholique mit l’accent sur les règles objectives de la foi et des mœurs, règles garanties par l’autorité du Siège apostolique. La dogmatique (« ce qu’il faut penser ») et la morale («ce qu’il faut faire») s’éloignèrent peu à peu de l’Ecriture, leur source jaillissante et vivifiante qui leur donnait de se renouveler d’âge en âge.

Avec le temps, cette théologie prit peu à peu la configuration d’une science profane. Si nous voulions forcer les traits jusqu’à la caricature, le théologien devint une sorte de physicien du surnaturel révélé, enregistrant les données de la foi, observant leurs combinaisons et spéculant sur d’autres agencements possibles. Seul face à sa matière, il accorda une grande place d’une part à l’érudition, d’autre part à l’exercice du pur raisonnement. Son langage devint assez formel. Ses concepts majeurs, situés à un haut niveau d’abstraction, furent directement empruntés au passé, spécialement à la période scolastique. (2) La théologie du XIXème siècle fut donc essentiellement positive et spéculative.

Selon cette logique, la Bible fut utilisée principalement comme réservoir à citations, illustrations et arguments d’autorité. On classa ceux-ci par catégories, ce qui les rendit plus disponibles à la spéculation. Certes, on assista à une attention de plus en plus forte au texte sacré lui-même et à l’histoire, mettant à profit les précieux acquis de la philologie et de la critique historique. Mais il s’agissait alors d’une histoire recomposée, reconstruite, articulée de façon assez artificielle à la «grande théologie», c’est-à-dire à la théologie spéculative.

Cette dernière fut réservée aux meilleurs étudiants, c’est-à-dire à ceux qui suivaient le «cursus maior». Les autres bénéficièrent d’une théologie abrégée et pratique, une sorte de «prêt à porter pastoral» nécessaire pour prêcher et confesser. Ils suivaient le «cursus minor».

Ce type d’enseignement et de recherche fut profondément remis en question au XXème siècle, et ce d’une double manière. (3) La première vint du monde «postchrétien» qui élabora une pluralité d’herméneutiques différentes : hégélianisme, marxisme, psychanalyse, positivisme, structuralisme, sociologie, biologisme. Dans ce nouvel univers culturel, la théologie n’est donc plus le seul savoir à prétendre rendre raison de la totalité du réel, c’est-à-dire de l’homme, du cosmos et de Dieu. Elle n’offre plus qu’une herméneutique parmi d’autres. Bien plus, son approche apparaît à beaucoup comme dépassée tant au niveau de son langage qu’à celui de ses concepts. (4) En face de ces modèles émergents – avec leur acuité de regard, leur puissance conceptuelle et leur inventivité langagière -, la théologie est discréditée et apparaît comme un reliquat du passé. Sa voix est pratiquement réduite au silence.

La seconde remise en question fut plus radicale encore. Elle s’origine dans la vie de l’Eglise elle-même au XXème siècle qui, sous l’action de l’Esprit Saint, se renouvelle d’âge en âge.  En simplifiant un peu les choses, plusieurs pasteurs et théologiens se rendirent progressivement compte de l’inadéquation d’une méthode bâtie trop exclusivement sur celle des sciences exactes, expérimentales ou humaines. La théologie en effet a comme objet spécifique d’étude Dieu lui-même, tel qu’il se révèle en Jésus-Christ. Il s’agit donc de déployer un discours à propos d’une Personne divine, plus précisément à propos de la Communion de Personnes divines et de leur œuvre de salut. Le problème majeur est d’ordre épistémologique. (5) On ne connaît pas une personne comme une particule physique. Le modèle scientifique, aussi fascinant soit-il, aussi valide et efficace soit-il en son ordre propre, n’est guère adapté pour atteindre un tel objet. Non, pour connaître Dieu tel qu’il se révèle en Jésus-Christ, il faut vivre avec lui, partager une histoire commune. Qu’est-ce à dire ?

1° La théologie est essentiellement contemplative et théologale. Elle requiert un engagement de la liberté spirituelle de celui qui s’y adonne. Elle implique une vie de foi, non une mise entre parenthèses d’une telle vie par souci «d’objectivité». «Ce qui était au commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie – car la Vie s’est manifestée : nous l’avons vue, nous en rendons témoignage et nous vous annonçons cette Vie éternelle qui était tournée vers le Père et qui nous est apparue – ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons» (1 Jn 1-3).

2° La théologie est essentiellement historique : Dieu comme mystère éminemment personnel se donne à connaître dans une histoire particulière. «Le Verbe s’est fait chair» (Jn 1,14). Il s’est fait histoire. La vérité n’est pas à rechercher ailleurs que dans l’histoire. Pour le théologien, elle n’habite pas d’abord dans le ciel des Idées platoniciennes, dans une sorte d’universalité anhistorique et conceptuelle. Non, elle est dans la chair et la chair est histoire. Le Verbe a planté sa tente parmi nous. L’Ecriture Sainte, lue dans la tradition de l’Eglise (6), en est témoin. Elle doit donc être attentivement scrutée comme lieu premier et spécifique où la Vérité se donne à voir, à toucher et à comprendre. Elle ne peut rester confinée à la lectio divina ou à la liturgie, c’est-à-dire à la piété personnelle ou à la célébration communautaire des mystères de la foi.

3° La théologie est essentiellement ecclésiale. Pour connaître en vérité quelqu’un, on ne peut demeurer tout seul. Il faut faire appel à d’autres regards, que ce soient du passé ou du présent, de savants ou de petits. Ce qui est vrai au niveau naturel l’est également au niveau de la Révélation chrétienne. Le Verbe de Dieu se donne à voir dans le mystère de son Eglise, communion organisée de personnes qui prolonge en quelque sorte son Incarnation dans l’histoire. Le théologien qui ferait abstraction de l’Eglise et de sa Tradition par souci «d’objectivité» commettrait donc une erreur de méthode. (7)

4° La théologie est essentiellement missionnaire. «Vivre avec le Christ», c’est nécessairement le recevoir et le transmettre. La fécondité fait partie de la théologie. Sa finalité intrinsèque est missionnaire. De ce point de vue, la prédication ou l’enseignement est un acte théologique. Il me semble que notre Communauté de l’Emmanuel – comme bien d’autres communautés – en est relativement consciente, elle qui porte continuellement le souci de rendre accessible à tous les plus hautes vérités de la foi, dans un langage adapté.

Or, une théologie construite à partir d’une rationalité exclusivement «scientifique» demeure imperméable à ces quatre dimensions. Dès lors, elle ne peut que rejeter dans la spiritualité ce ressort à la contemplation, dans les sciences bibliques ce qui relève de l’Ecriture Sainte et de l’histoire, dans la «pastorale» ce qui touche à la mission. Quant à son ecclésialité, celle-ci tend à se confondre avec une certaine forme d’universalisme scientifique.

2. Albert Chapelle, un jésuite au cœur du vingtième siècle

Au 20ème siècle, on assiste à un renouvellement extraordinaire de la théologie, notamment à travers les mouvements œcuménique, liturgique et patristique. Il nous faudrait citer ici de très nombreux noms. (8) Mentionnons simplement quelques uns attachés à l’école jésuite de Lyon : Henri Bouillard, Jean Daniélou, Gaston Fessard, Henri de Lubac, Hans-Urs von Balthasar. Ce bouillonnement spirituel et intellectuel prépara et engendra en quelque sorte le concile Vatican II. A une échelle infiniment plus modeste mais non moins réelle, il prépara la fondation de l’Institut d’Etudes Théologiques en 1968. L’émergence de ce nouvel institut est liée en particulier à l’itinéraire spirituel et intellectuel du père Albert Chapelle.

a) «Au creux du rocher»

Né à Saint-Hubert dans les Ardennes belges en 1929, Albert est l’aîné d’une famille de huit enfants qui s’établira bien vite à Namur. A l’âge de 17 ans, il entra dans la compagnie de Jésus. Au terme de sa longue formation, il fut marqué de façon décisive par les grands Exercices Spirituels de saint Ignace de Loyola. (9) Il effectua ceux-ci durant son «troisième an» en Angleterre, du 1er octobre au 1er novembre 1957.

Là, «au creux du rocher», il reçut une grâce de dépouillement et de pauvreté aussi radicale que déconcertante. «A la fin des Exercices, écrira-t-il 15 ans plus tard, j’étais du point de vue intellectuel, dans l’incapacité de mettre deux idées ensemble, non point que je fus fatigué, mais les mots, les concepts n’avaient plus de sens et l’expérience spirituelle révélait à l’évidence que l’ensemble du dogme et de la morale, dont je n’avais aucune raison de penser qu’ils fussent faux si peu que ce soit, ne me disait plus rien. Cela n’avait rien à voir avec une crise de foi. C’était simplement : «Il n’y a plus de mots».» (10) Plus de mots pour manifester l’interpellation radicale lancée par Dieu à l’homme d’aujourd’hui. Plus de concept satisfaisant pour accueillir la réponse de Dieu à l’interrogation contemporaine. La poterie de la théologie classique, matrice de la formation intellectuelle et spirituelle du jeune fils de saint Ignace, est pour ainsi dire brisée en mille morceaux. Le trésor inestimable qu’elle contient ne peut plus se réfléchir, s’énoncer, se dire rationnellement et se communiquer. Albert Chapelle ne doute  pas pour autant de son existence, bien au contraire. Mais il est mis dans une douloureuse impuissance à le saisir et donc à l’annoncer. «Présence forte, mais sans mots ni concepts.» (11) Les verbes humains à sa disposition ne peuvent plus accueillir et porter le Verbe divin. Il subit «comme une destruction de toutes ses structures mentales». (12)

Au cœur de cette terrible épreuve, «Tu inscrivis en moi une de tes paroles, dit-il à son Seigneur. Je n’entendis rien et ne vis rien. Il n’y eut ni lumière, ni feu, mais je le sais, depuis lors, ce fut toi.» (13) Le «Tu» divin, si proche et si lointain, voilà le principe d’intelligibilité du réel, plus particulièrement de la liberté humaine. Comme tel, ce «Tu» divin ne peut être saisi dans un livre aussi génial soit-il, mais uniquement rencontré dans l’histoire, dans son histoire personnelle. Or tel est bien l’objectif des Exercices spirituels. Ceux-ci n’offrent nullement un discours supplémentaire sur la liberté humaine, mais convoquent celle-ci à une rencontre et à une élection durant quatre longues (ou courtes !) semaines qui symbolisent la durée de toute une vie. (14) Les Exercices contribuent à réaliser ce qu’ils disent et à dire ce qui se réalise. Ils possèdent une vertu en quelque sorte «sacramentelle». Ils plongent l’histoire personnelle du retraitant dans celle du Christ et réciproquement. (15) Karl Marx, si présent dans les débats du vingtième siècle, s’est trompé. Le moteur de l’Histoire n’est pas la dialectique matérialiste (16), mais bien la dialectique de l’alliance des libertés. (17) La lecture du père Gaston FESSARD quelques mois plus tard et celle du père Erich Przywara (18) quelques années plus tard, vint confirmer cette intuition  de façon extraordinaire. Mais il y a plus.

Les Exercices, découvre le père Chapelle avec son existence même, ne sont pas seulement un guide précieux pour cheminer dans les arcanes de l’affectivité spirituelle. Ils ne conduisent pas seulement l’âme sur les sentiers d’expériences intérieures subjectives et relatives à une religion parmi d’autres. Non, à travers le cheminement des quatre semaines, ils rendent raison de la trajectoire de toute liberté humaine. Ils révèlent la logique universelle de toute expérience spirituelle authentique. Comment exprimer cette conviction que reçoit et éprouve Albert Chapelle au cœur de son cœur, dans un redoutable dépouillement ? Comment en rendre raison rationnellement, dans les schèmes de l’intelligence humaine ? Telle est la question cruciale et crucifiante qui anime le jeune jésuite et dans laquelle, il va engager toutes ses forces. Voilà comment je comprends les confidences partagées «Au creux du rocher», recueil qui porte comme sous-titre «Mémorial».

b) Déploiement rationnel

Au sortir des Exercices, Albert Chapelle est donc riche de cette puissante expérience intérieure et très démuni au niveau du langage et des concepts. Désormais, notre jeune jésuite va s’atteler à reconstruire, ou plutôt à opérer une œuvre puissamment originale de discernement à l’intérieur de la culture contemporaine. Non, l’herméneutique théologique – herméneutique qui affleure avec une sobriété et une puissance saisissante dans les Exercices – n’est pas dépassée ou marginale. Elle demeure la seule interprétation intégrale de la liberté, révélée gratuitement par Dieu à travers une série de médiations qui possèdent toutes leur vérité en leur ordre. Le percevoir est décisif et infiniment précieux. L’affirmer est bien. Le montrer est encore mieux. Commence alors pour le père Chapelle une période intense de lectures et de travaux, étalée sur plusieurs années. Contentons-nous d’en livrer ici succinctement les résultats les plus significatifs. (19)

1° La liberté heideggérienne, pleine de souci et d’angoisse, porte témoignage de «l’accès difficile et interrogatif à l’histoire». (20) Elle est recueillie dans la première semaine des Exercices, semaine centrée sur la méditation du péché et de la miséricorde divine. Martin Heidegger offre donc un langage pour dire ce que le retraitant vit durant cette première semaine. (21) Freud également, à sa manière. Le père de la psychanalyse en effet étudie et soigne non seulement la liberté déchue, mais également la liberté en peine de réconciliation à travers la parole.

2° La liberté chrétienne telle qu’elle est méditée par Thomas d’Aquin est accueillie, enseignée et formée par la seconde semaine des Exercices, semaine centrée sur le discernement de l’appel du Christ «à l’aimer et à le suivre». A nouveaux frais, elle redonne à Albert Chapelle le langage scolastique dans lequel il avait été formé.

3° Hegel lui procure un langage pour la troisième semaine qui enfouit le retraitant dans le mystère de la passion du Christ. Le grand philosophe allemand en effet a consacré des pages fulgurantes à la passion du Christ. Il y parle d’un «vendredi Saint spéculatif», présence de la négativité au cœur du processus dialectique de l’Esprit absolu. Certes, Hegel a vu quelque chose de capital (et de très éprouvant, dans tous les sens du terme !), (22) repris à leur manière par bien des penseurs athées contemporains. Mais ce regard ne peut être ultime et définitif. «La troisième semaine des Exercices révèle qu’il y a une expérience spirituelle plus profonde : celle du Seigneur ressuscité.» (23)

4° Cette expérience est vécue au cours de la quatrième semaine consacrée à la contemplation des apparitions du Vivant. Les philosophes Maurice Blondel et Claude Bruaire en sont les témoins contemporains privilégiés. Le poète Charles Péguy également.

Albert Chapelle ne propose pas ici un nouveau système, plus puissant et plus intégratif que les précédents. Il n’entend pas substituer au rythme hégélien ternaire de la Phénoménologie de l’Esprit le rythme quartenaire des Exercices. Non, il salue fraternellement, discerne humblement et recueille avec reconnaissance la part de vérité mise en lumière par chacun de ces très grands auteurs. Il va habiter dans leurs regards et leurs langages, sans s’y laisser enfermer. Il les présente, en quelque sorte, au Verbe de Dieu fait chair, au Verbe de Dieu fait histoire. Lui seul, dans sa liberté singulière et universelle, peut en dernière analyse opérer ce discernement salvifique. Lui seul est l’Alpha et l’Oméga. Lui seul est sauveur. Les Exercices, qui accueillent l’histoire de chaque liberté dans celle du Christ, ne fournissent pas seulement l’un ou l’autre critère d’évaluation, mais ils aident à situer tout discours dans sa lumière propre.

c) Les quatre sens de l’Ecriture

En 1964, un nouvel événement spirituel et intellectuel oriente de façon significative l’itinéraire du père Chapelle : la lecture des quatre tomes du père Henri de Lubac intitulés Exégèse Médiévale. (24) Ce vaste ouvrage traite de l’interprétation de l’Ecriture pratiquée par l’Eglise jusqu’à la Réforme. Les Pères et les grands Docteurs vivaient à l’intérieur de l’Ecriture. Ils y étaient chez eux. Leur théologie en jaillissait comme la lave d’un volcan en fusion. On peut synthétiser leur manière de lire l’Ecriture par le discernement de quatre grands sens : 1° le sens de la lettre et de l’histoire, 2° le sens allégorique,  christologique ou dogmatique, 3° le sens tropologique ou moral, 4° le sens anagogique.

A l’occasion de cette lecture, Albert Chapelle remarque une profonde connivence entre les quatre temps de la liberté humaine déployée dans les Exercices et les quatre moments de l’intelligence de l’Ecriture. (25) «A ma profonde stupéfaction, je découvris que ce qui était éprouvé jusqu’à présent comme les moments de la liberté spirituelle, était aussi les moments spirituels de l’histoire du salut.» (26) Quelle ouverture de perspectives ! Les Exercices vivent au rythme de l’Ecriture et de l’Histoire sainte. Ils en émanent directement. Ils en ont reçu le souffle et la logique profonde.

La Parole de Dieu et son langage, découvre notre jésuite, est le lieu par excellence où se livre non seulement la rationalité de la liberté spirituelle, mais également celle de toute l’histoire. Aussi offre-t-elle le principe vital autour duquel la théologie est appelée à s’organiser. «On mettra un soin particulier à enseigner aux séminaristes l’Ecriture sainte, déclare Vatican II, qui doit être comme l’âme (anima, principe vital) de toute la théologie.» (27) C’est dans cette dynamique que sera fondé l’IÉT en 1968, faculté jésuite héritière directe de la faculté jésuite de Louvain. (28)

3. « Comment organiser théologiquement la théologie ? » (29)

Avec le père Chapelle, de nombreux professeurs tentèrent l’aventure. Formés dans des différents domaines, ils étaient dépositaires d’une longue et riche tradition en théologie dogmatique, en connaissance des théologiens protestants de l’époque (déjà explorés entre autres par Malevez), en philosophie kantienne et thomiste (Maréchal). Comment articuler organiquement ces disciplines ? Plus précisément, comment articuler théologiquement ces disciplines ?

A l’époque, pour sortir des impasses du XIXème siècle, bien des théologiens – Karl Rahner par exemple – s’étaient centrés sur la subjectivité humaine, sur les structures anthropologiques nécessaires pour accueillir la Révélation. Que dit l’homme de Dieu ? Comment l’homme, image de Dieu, révèle-t-il Dieu ? Avec des sensibilités diverses, les pères fondateurs de l’IÉT optèrent cependant pour une autre question de départ : «Que dit Dieu de l’homme ?» Ils entendaient par là recueillir la rationalité théologique d’abord à partir du mystère de Dieu lui-même, Verbe et Esprit, non à partir des facultés de l’être humain. (30) C’est la Sagesse divine qui mesure l’intelligence et la volonté humaines, non l’inverse.

Or, le mystère de Dieu se révèle dans l’histoire concrète, singulière, unique du peuple d’Israël et de Jésus-Christ, le Verbe même de Dieu, incarné, mort et ressuscité. Le théologien dépense toutes ses énergies à accueillir ce fait historique et y déploie sa réflexion. Dans l’action de grâce, il vit donc à l’intérieur de la quatrième semaine des Exercices. Cette semaine ne nie nullement les trois précédentes : elle les récapitule dans le Christ ressuscité. L’histoire humaine ne s’écoule pas vers le néant, l’absurde ou le vide. Elle n’est pas «hémophilique». Elle ne débouche pas sur «la mort de Dieu» et sur un tombeau désespérément vide, comme on pourrait le craindre si on arrêtait les Exercices à la troisième semaine. Non, elle est une histoire qui «brûle» (Lc 24,32) et «transperce» (Ac 2,37) les cœurs par la présence du Ressuscité. Elle est une histoire eucharistique (31) qui convertit les libertés, y compris celle de l’étudiant du 21ème siècle.

Du sein de cette histoire, jaillit la joie de vivre, de partager et de partir en mission. Comme le déclarent les statuts de 1969, «la finalité dernière de la théologie fait participer l’IÉT à la vocation de l’Eglise appelée à annoncer l’Evangile de Jésus-Christ au monde d’aujourd’hui». Annoncer signifie offrir l’hospitalité aux pensées païennes – celles qui vivent à l’intérieur du chrétien et celles qui vivent à l’extérieur – pour discerner leur part de vérité et les conduire fraternellement «à la Vérité tout entière» (Jn 16,13). La «Vérité toute entière», comme nous l’avons vu, se donne dans l’Histoire, c’est-à-dire dans les Ecritures, du début de la Genèse à la fin de l’Apocalypse. Ce Livre est la mémoire vivante de toute l’histoire des hommes, avec lesquels Dieu fait alliance selon une économie précise. Lu en Eglise au cours des siècles, inlassablement interprété dans la Tradition, il «brûle» toujours les cœurs du feu de l’Esprit Saint, dans une actualité bouleversante et vivifiante. Il a enfanté et enfante encore aujourd’hui la doctrine au sens noble du terme. (32) Cet engendrement s’accomplit à l’intérieur de sa lettre, une lettre «gonflée» d’Esprit.

La tâche du théologien consiste donc à scruter attentivement cette lettre. D’où l’importance d’une exégèse rigoureuse et outillée : méthode historico-critique, structurelle, philologique, rhétorique, narrative, etc. (33) Que dit le texte ? Pour répondre à cette question jusqu’au bout, le théologien ne peut s’arrêter à ces nécessaires considérations scientifiques. Pour respecter pleinement la lettre des textes étudiés, il doit se laisser introduire – autant que faire se peut – dans l’intention même de son « premier auteur », l’Esprit Saint. Une lettre inspirée par l’Esprit ne peut être lue de façon adéquate que dans l’Esprit et ses médiations. (34) L’étude de l’Ecriture ne peut pas se limiter au traitement des archives d’une lettre morte, mais écoute la Parole vive du Vrai Dieu, Seigneur de tous les temps, qui sollicite constamment l’intelligence à discerner sa pertinence nouvelle.

En somme, les théologiens sont des pèlerins d’Emmaüs qui cheminent avec le Christ, exégète des Ecritures. Ils écoutent son récit et le reconnaissent à la fraction du pain, c’est-à-dire dans l’actualité de sa présence de Ressuscité. «Alors, Jésus leur dit : «Ocœurs sans intelligence, lents à croire à tout ce qu’ont annoncé les prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire ? «Et, commençant par Moïse et les prophètes, il leur interpréta dans toutes les Ecritures ce qui le concernait» (Lc 24,25-27). Au lendemain de Pâques, nous assistons ici, sur une route, à la naissance de la Tradition théologique chrétienne. Le dogmaticien comme le moraliste ne font pas autre chose que de méditer rationnellement ce qui leur a été raconté sur ce fameux chemin. Par grâce, ils sont rendus contemporains de cet événement décisif et toujours actuel. Tout joyeux, ils racontent ce qu’ils ont vu et compris, avec leur sensibilité particulière et unique, dans la formalité de leurs disciplines respectives.

Le programme et la pédagogie de l’IÉT suivent eux aussi la route d’Emmaüs : place centrale accordée à l’Histoire sainte et donc à l’Ecriture lue dans la Tradition ; déploiement de la dogmatique et de la morale à partir de l’Ecriture Sainte, source jaillissante qui précède, inspire et unifie ces matières ;  engagement des libertés spirituelles dans ce travail, avec toutes les patientes conversions que cet engagement implique ; accueil bienveillant et critique des langages et des concepts venus d’autres approches théologiques, de la philosophie et des sciences humaines ; nette priorité accordée aux séminaires par rapport aux cours ex cathedra (35) ; accompagnement personnalisé des étudiants et direction collégiale des études ; réelle fraternité, charité et ecclésialité dans le travail intellectuel comme en dehors ; évangélisation des intelligences de nos contemporains, ultimes destinataires de la théologie.

Conclusion

Nous voici au terme de notre bref parcours. Dans un premier temps, nous avons décrit les puissantes remises en question – externes et internes – dont la théologie du XIXème siècle a été l’objet. Dans un second temps, nous avons été témoins du cheminement intellectuel et spirituel du père Chapelle. A travers la singularité de son histoire au cœur des débats de la seconde moitié du XXème siècle, nous avons été témoins de la (re)découverte de l’articulation entre vérité, langage, liberté et histoire. Nous avons également assisté à sa puissante élaboration rationnelle. Cette articulation – toujours nouvelle et ancienne à la fois – a été décisive dans la fondation de l’IÉT comme faculté de théologie. Aujourd’hui encore, elle sous-tend et anime son programme et sa pédagogie.

Dominique de Chantérac, Yves Le Saux et Edouard Marot ne se doutaient vraisemblablement pas de la formidable aventure qui les précédait, les attendait et les accueillait, lorsqu’ils poussèrent pour la première fois les portes de l’IÉT, un beau matin de septembre 1980. Sur le conseil du cardinal Suenens, ces premiers frères de la Communauté de l’Emmanuel avaient été envoyés par Pierre Goursat à Bruxelles pour se préparer au sacerdoce. Bien vite, ils perçurent une profonde affinité entre cet Institut et le charisme de leur jeune Communauté, une affinité dont la Providence seule a le secret et qui ne s’est jamais démentie depuis lors. Bien au contraire !

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